“Ou le Brésil élimine la saúva, ou la saúva élimine le Brésil.” L’agronome luxembourgeois Edouard Luja et les fourmis coupeuses de feuilles

5 Luja Congo 6posL’agronome luxembourgeois Edouard Luja a travaillé et effectué des recherches en Afrique tropicale, mais aussi au Brésil. Contrairement aux compatriotes qui l’avaient précédé (voir exposition “Orchidées, cacao et colibris – Naturalistes et chasseurs de plantes luxembourgeois en Amérique latine”), le séjour brésilien de Luja ne trouve pas sa raison principale dans un goût pour l’aventure ou un intérêt pour les sciences naturelles ; il s’explique par son engagement au service de la Companhia siderúrgica Belgo-Mineira, société nouvellement fondée par le conglomérat sidérurgique luxembourgeois ARBED.

« En juillet 1921, l’A.R.B.E.D. engageait du personnel destiné à être envoyé au Brésil. Elle avait fait l’acquisition de vieilles usines brésiliennes et de vastes territoires riches en minerai de fer qu’elle allait exploiter en divers endroits du pays. J’étais engagé comme agronome de la nouvelle société en formation. Comme il n’y a pas de charbon gras dans les régions où allait s’installer la société, ma mission était de faire des essais de culture avec des essences forestières à croissance rapide. Les usines doivent travailler au charbon de bois. »

« Les Eucalyptus et les Cèdres que nous avons plantés à Monlevade se développaient bien. Après 20 mois de croissance ils avaient atteint une hauteur de 8 mètres avec un tronc de la grosseur du bras. La croissance de ces essences est très rapide dans un pays où la végétation ne s’arrête presque pas. » (Luja 1953. Voyages et séjour au Brésil. État de Minas Geraes (1921-1924). In : Bulletin de la Société des naturalistes luxembourgeois 57 : 34-63, voir pp. 34 et 62)

Or, Luja est confronté au Brésil à un adversaire redoutable. Dans un essai de vulgarisation scientifique Luja souligne en effet les dégâts substantiels causés par les fourmis coupeuses de feuilles Atta que les Brésiliens appellent saúva :

« Les dégâts que ces bestioles causent aux cultures, notamment à celles du maïs, à la canne à sucre, aux bananiers, aux orangers, aux caféiers et à d’autres plantes cultivées sur une grande échelle, représentent des sommes fantastiques. »

Luja ne manque pas d’ajouter ses observations personnelles quant aux effets dévastateurs que peuvent produire les Atta sur les cultures d’eucalyptus et de cèdres qu’il plantait du côté de Monlevade à partir de 1921 :

« J’ai éprouvé de grandes difficultés dans les cultures que j’avais à créer. Il s’agissait notamment d’Eucalyptus dont les feuilles ont une attraction spéciale pour les Atta. Souvent, en une seule nuit, ces bestioles avaient ravagé complètement une superficie de plusieurs hectares de jeunes plants qui avaient été mis en terre le jour précédent. C’étaient de jeunes arbres élevés en pépinières à grands frais pendant 6 à 8 mois. La surprise est désagréable au plus haut degré lorsqu’on arrive aux champs de culture et qu’on n’y trouve plus trace de la plantation. Tout a été coupé, plus rien ne subsiste ; la moindre brindille a été emportée par les fourmis. » (Luja 1946. Les Atta. Acromyrmex discigera, Mayr. fourmis coupeuses de feuilles du Brésil. In : Bulletin de la Société des naturalistesluxembourgeois 51 : 5-11, vr. p. 5)

0022Dans une lettre du 24 novembre 1921 adressée à son collègue et ami, le conservateur Victor Ferrant, Luja développe également la thématique des fourmis coupeuses de feuilles :

« Les fourmis sont légion au Brésil et très variées. Le vrai fléau ce sont les Saúva (Attas). On établit une plantation aujourd’hui, on retourne le lendemain matin, plus rien. Les fourmis ont tout coupé pendant la nuit et emporté les morceaux dans leurs nids. Partout l’on rencontre d’interminables processions. Chaque bestiole porte au dessus d’elle un débris de feuille, tige ou fleur de dimensions considérables pour la grandeur de l’insecte, débris qui cachent entièrement les fourmis qui les portent, de sorte qu’on croirait vraiment que ces débris végétaux marchent tout seul. J’ai deux hommes qui ne font rien d’autres que détruire les nids au moyen d’un appareil enfumigateur qui lance dans l’orifice des nids des nuages de vapeurs sulfureuses et arsenicales. »

L’attention scientifique que Luja porte aux fourmis Atta mérite quelques explications. En effet, Luja est loin d’être le premier naturaliste qui souligne leur fonction déterminante dans l’écosystème brésilien. Déjà au début des années 1830, Auguste de Saint-Hilaire (1779-1853) conclut que

« les agriculteurs […] ont à lutter contre un fléau auquel jusqu’ici on a inutilement cherché quelque remède efficace.(…) Je veux parler des grandes fourmis (atta cephalotes Fab. ou peut-être quelques espèces voisines). Ces insectes n’attaquent point ou attaquent peu le maïs, la canne à sucre et les haricots ; mais ils sont très friands du coton et plus encore du manioc. Une nuit seule leur suffit pour détruire entièrement de vastes champs de cette dernière plante ou pour dépouiller des orangers de leurs feuilles. » (Saint-Hilaire 1833. Voyage dans le district des diamants et sur le littoral du Brésil. Paris, Librairie Gide : 180)

Afin de donner plus d’autorité scientifique à ses expériences, de Saint-Hilaire cite entre autres les observations de Carl Friedrich Philipp von Martius (1794-1868) qui insiste sur les grands ravages des fourmis saúva en terre brésilienne. Ravages dont les enjeux pour le Brésil du 19e siècle ont été parfaitement formulés par Auguste de Saint-Hilaire. Ce qui plus est, l’on continue à citer en langue lusophone la déclaration du naturaliste français tout au long des 19e et 20e siècles :

« Ou o Brasil acaba com a saúva, ou a saúva acaba com o Brasil. » (trad. : Ou le Brésil élimine la saúva, ou la saúva élimine le Brésil.)

fourmiDans le cadre de l’exposition “Orchidées, cacao et colibris – Naturalistes et chasseurs de plantes luxembourgeois en Amérique latine” le Musée national d’histoire naturelle invite pendant les vacances d’été à l’atelier “Serpents et fourmis”.

Venez-y admirer des serpents vivants, observez-y les fourmis coupe-feuille au travail et créez votre propre figurine animale !

Durée de l’atelier : +- 45 minutes (sans inscription)

Les mercredis 17/8, 31/8 ; les vendredis 12/8, 26/8 ; les dimanches 31/8, 14/8, 21/8, 28/8

Pour groupes : les mardis ou jeudis sur réservation (réservation obligatoire au T 46 22 33-1)

Orchidées, cacao et colibris |