L’Homme de Loschbour dans Nature

À quoi ressemblait le plus ancien Luxembourgeois, …un des derniers chasseurs mésolithiques ? Les récents progrès en génétique, la multiplication des bases de données à l’échelle planétaire et la baisse des coûts d’analyse pour les séquençages ADN, permettent aux paléogénéticiens, paléoanthropologues et aux préhistoriens de répondre désormais à cette question tout en affinant leurs hypothèses et scénarios sur les modalités d’évolution de l’homme et des phases de peuplement de l’Europe.

Loschbour1La prestigieuse revue scientifique Nature publie dans son numéro du 18 septembre un article cosigné par près de 100 chercheurs dont le Dr Dominique Delsate, collaborateur scientifique auprès du Musée national d’histoire naturelle (MNHN) et du Centre national de recherche archéologique (CNRA) et Jean Michel-Guinet, conservateur des collections zoologiques au MNHN. Sous la direction de I. Lazaridis (Harvard Medical School de Boston) collaborateur de l’équipe du célèbre paléogénéticien D. Reich, l’article aborde les origines des peuplements européens lors de la transition Mésolithique / Néolithique entre les derniers chasseurs-cueilleurs et l’arrivée des premiers agriculteurs-éleveurs. Dans le cadre de cette étude de longue haleine menée à l’échelle eurasienne, des analyses ADN ont été menées sur des échantillons luxembourgeois prélevés sur le squelette de l’Homme mésolithique du Loschbour mis au jour en 1935 dans le Mullerhal (commune de Heffingen, près de Reuland).

Après 7 années de recherches paléoanthropologiques initiées et entreprises par le Dr Dominique Delsate, et en collaboration avec A. Faber et J.-M- Guinet du MNHN et F. Le Brun et L. Brou du CNRA qui ont réalisé des fouilles de contrôle sur le site et étudier le matériel archéologique associé, le séquençage ADN réalisé sous la direction de Joachim Burger, Ruth Bollongino de l’Université de Mayence et Johannes Krause et Alissa Mittnik de l’Université de Tübingen, a permis de préciser le génome de l’un de ces derniers chasseurs mésolithiques, appelé Loschbour 1.

Parmi les échantillons étudiés servant de référentiel, l’exceptionnelle bonne préservation de l’ADN conservés dans deux molaires de l’Homme du Loschbour 1 permet d’une part de servir de référant à l’échelle mondiale comme un des derniers représentants des chasseurs-cueilleurs mésolithiques avant l’arrivée des premiers agriculteurs-éleveurs néolithiques, et d’autre part, de dresser le portrait-robot grâce à l’excellente conservation et identification de certains gènes.

Près de 80 ans après sa découverte et 8000 ans après son inhumation… le visage du plus ancien luxembourgeois dévoilé par l’ADN

À partir des échantillons prélevés par Dominique Delsate et Jean-Michel Guinet, les analyses génétiques effectuées dans les laboratoires allemands et américians ont permis de déterminer, entre autres avec certains pourcentage de probabilité, que l’homme du Loschbour 1 avait une pigmentation de la peau plutôt mate (dark skin : 97 %), des cheveux foncés (brown or black hair : 99 %) et des yeux très probablement bleus (blue eyes : 53 %). Par ailleurs, contrairement à 90% des Européens actuels, il présentait une intolérance au lactose.

Reconstitution et animation 3D – L’homme préhistorique du Loschbour : cheveux bruns, teint basané, yeux bleus

Les nouvelles données ADN ont permis aux préhistoriens du CNRA sous la direction de Foni Le Brun en collaboration avec les paléoanthropologues du MNHN de proposer une reconstitution tridimensionnelle animée qui a été réalisée par Nic Herber de la société Anubis d’Osweiler. Le visage virtuel du plus ancien Luxembourgeois daté de près de 6000 ans avant notre ère (Loschbour 1 : 6220-5990 BC calibré), soit il y a près de 8 000 ans, a pu être reconstitué à partir de la modélisation par scanner du crâne, puis de remodeler les parties molles à l’aide de logiciels spécialisés de reconstitution morphologique faciale. Ensuite les informations livrées par les résultats ADN, ont permis de proposer pour l’homme du Loschbour 1 une coloration et pigmentation des cheveux, de la peau et des yeux.

Nouveaux scénarios de peuplement de l’Europe occidentale

Lazaridis et ses co-chercheurs proposent à titre de nouvelle hypothèse de travail, trois phases de flux géniques principales pour expliquer le peuplement de l’Europe. Une souche locale de chasseurs-cueilleurs de l’Ouest (WHG : West Hunter Gatherer), puis l’arrivée progressive de groupes d’agriculteurs-éleveurs (EEF : Early Eastern Farmer) depuis le Proche-Orient à partir de 5500 ans avant notre ère, et, peut-être au cours du 2ème millénaire avant J.-C., l’arrivée d’une population indéterminée (ANE : Ancient North Eurasian).

À ce stade des recherches qui viennent révolutionner les scénarios et hypothèses de travail des archéologues et paléoanthropologues, il est intéressant d’observer que la reconstitution récente d’un des derniers chasseurs mésolithiques trouvé dans une grotte au nord-ouest de l’Espagne à La Brana 1 (province du Leon) sous la conduite de Inigo Olalde et Carles Lalueza-Fox de l’Université de Barcelone (Nature, janvier 2014) présente des caractéristiques génétiques et morphologiques très similaires à celles de l’Homme du Loschbour 1. Aujourd’hui, les descendants de ce type de population présentant le même groupe ethnique (haplotype U5b1a) se rencontrent dans les Balkans et au nord de l’Europe en Scandinavie, principalement chez les Saami, les Finlandais et les Estoniens. Ce groupe souche U5 serait apparu entre 50 000 et 20 000 ans comme l’indique le génome déterminé sur l’individu paléolithique découvert à Ma’lta en Sibérie.

Ainsi les recherches ADN, sur les anciennes populations viennent détailler les modalités de peuplement de l’ancien monde. Dans ces nouveaux scénarios, près de 80 ans après sa découverte sur les bords de l’Ernz noire en octobre 1935, l’Homme mésolithique de Loschbour 1 continue de faire avancer la Science. À la plus grande satisfaction des anthropologues et des archéologues, l’ADN permet de donner réalité à ce qui ne pouvait être, il y a quelques années encore que de l’ordre de spéculations. Ces investigations constituent un excellent exemple de l’importance de mener des recherches pluridisciplinaires et interinstitutionnelles, la mutualisation des savoir-faire et des moyens permet de repousser les frontières de la connaissance.

Vulgarisation scientifique

Avec le soutien du Fonds National de la Recherche, le CNRA en partenariat avec le MNHN finalise une animation 3D consacrée aux dernières avancées paléoanthropologiques et génétiques sur l’homme du Loschbour 1. Ce documentaire destiné aux milieux scolaires, universitaires et muséaux sous forme de DVD, préfigure les travaux de rénovation des salles muséales du ‘natur musée’.

En attendant, pour ceux et celles qui souhaiteraient (re)découvrir le squelette du Loschbour, le plus ancien Luxembourgeois peut être visité au MNHN. Le matériel archéologique et une reconstitution grandeur nature se trouve également exposé à l’étage consacré à la Préhistoire nationale au MNHA et le Musée de Préhistoire à Echternach présente aussi un fac-similé.

Publication

Iosif Lazaridis, Nick Patterson, Alissa Mittnik, Gabriel Renaud, Swapan Mallick, Peter H. Sudmant, Joshua G. Schraiber, Sergi Castellano, Karola Kirsanow, Christos Economou, Ruth Bollongino, Qi-aomei Fu, Kirsten I. Bos, Susanne Nordenfelt, Cesare de Filippo, Kay Prüfer, Susanna Sawyer, Cosimo Posth, Wolfgang Haak, Fredrik Hallgren, Elin Fornander, George Ayodo, Hamza A. Babiker, Elena Balanovska, Oleg Balanovsky, Haim Ben-Ami, Judit Bene, Fouad Berrada, Francesca Brisighelli, George Busby, Francesco Cali, Mikhail Churnosov, David E. C. Cole, Larissa Damba, Dominique Delsate, George van Driem, Stanislav Dryomov, Sardana A. Fedorova, Michael Francken, Irene Gallego Romero, Marina Gubina, Jean-Michel Guinet, Michael Hammer, Brenna Henn, Tor Hervig, Ugur Hodoglugil, Aashish R. Jha, Rick Kittles, Elza Khusnutdinova, Toomas Ki-visild, Vaidutis Kučinskas, Rita Khusainova, Alena Kushniarevich, Leila Laredj, Sergey Litvinov, Robert W. Mahley, Béla Melegh, Ene Metspalu, Joanna Mountain, Thomas Nyambo, Ludmila Osi-pova, Jüri Parik, Fedor Platanov, Olga Posukh, Valentino Romano, Igor Rudan, Ruslan Ruizbakiev, Hovhannes Sahakyan, Antonio Salas, Elena B. Starikovskaya, Ayele Tarekegn, Draga Toncheva., Shahlo Turdikulova, Ingrida Uktveryte, Olga Utevska, Mikhail Voevoda, Joachim Wahl, Pierre Zal-loua, Levon Yepiskoposyan, Tatijana Zemunik, Alan Cooper, Cristian Capelli, Mark G. Thomas, Sarah A. Tishkoff, Lalji Singh, Kumarasamy Thangaraj, Richard Villems,, David Comas, Rem Sukernik, Mait Metspalu, Matthias Meyer, Evan E. Eichler, Joachim Burger, Montgomery Slatkin, Svante Pääbo, Janet Kelso, David Reich, and Johannes Krause. Ancient human genomes sug-gest three ancestral populations for present-day Europeans. Nature, volume 513, Number 7518, sept. 2014.

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